mercredi 30 juin 2010

Comment devenir un monstre par Jean Barbe

Comment devenir un monstre (par Jean Barbe) est un roman que je dois lire au moins une fois par année; non pas par besoin, mais par devoir, car chaque fois que je termine la lecture de ce roman, je ne suis pas certain des mots à employer pour résumer l’histoire qu’il contient…

Accusé de terribles crimes (dont le meurtre gratuit d'une enfant), Viktor Rosh (dit le « Monstre ») croupit en prison dans ce qui pourrait être un pays de l'ancienne république de l’Union soviétique qui se remet difficilement d’une guerre. Un autre homme, François Chevalier, avocat, la quarantaine, alcoolique, père de famille absent et mari distant, décide, pour fuir son triste quotidien, d’aller défendre ce criminel qui refuse, depuis son arrestation, de prononcer le moindre mot. Rien de bien réjouissant en somme. Et pourtant, pourtant, lire ce roman de 336 pages permet de faire la paix avec tous les petits irritants de notre vie (notre vie pas si moche que ça, après tout).

Comment devenir un monstre rappelle étrangement les œuvres des grands auteurs existentialistes... teintés de roman policier. Comme l’indique le titre, François Chevalier tente de comprendre ce qui a fait de Viktor Rosh le Monstre qu'on découvre dès les premières pages. En mettant en scène la désensibilisation progressive d’un homme ordinaire (issu d'une famille pauvre, d'abord vendeur ambulant de hot-dogs puis cuisinier) qui voit malgré lui la violence prendre le peu qu'il possédait, l'auteur ne cherche pas à expliquer les causes politiques derrière la guerre, mais illustre les effets de cette guerre imposée chez l'être humain. Camus aurait adoré...

Petite citation de Jean Barbe tirée d'un entretien accordé au quotidien Le Soleil du 17 octobre 2004 : « Ce roman est une sorte de réponse aux centaines de milliers de personnes qui sont descendus dans la rue pour dire non à la guerre en Irak. Dire non, c’est bien beau, mais ça ne suffit pas. Il faut dire oui à quelque chose. Et dire oui à la paix, ce n’est pas suffisant non plus. Je trouvais que l’acte d’écrire un roman était, pour moi, plus efficace que de descendre dans la rue avec des pancartes. Un roman comme celui-là demande, quoi, une bonne dizaine d’heures de lecture ? Il implique un rapport beaucoup plus intime que de passer une heure devant un film ou qu’écouter un reportage à la télé. C’est vrai que le livre rejoint moins de monde à la fois, mais il permet d’aller plus loin dans l’échange. »

Malgré la lourdeur d'un tel sujet, Jean Barbe parvient à offrir un roman qui flirte avec le suspens à plus d’une reprise. Mensonges et silences traversent le roman et nuisent progressivement à François Chevalier dans son enquête sur le Monstre. Pourquoi tant de peur ? Mais aussi, pourquoi tant de silences ?

Jean Barbe signe ici un roman coup-de-poing de la trempe de Un dimanche à la piscine à Kigali (par Gil Courtemanche)... voire sans doute plus marquant par son questionnement soutenu (Courtemanche rend surtout compte d'un évènement sans vraiment plonger dans l'horreur de la guerre qui nous rend étranger à nous-mêmes).

Un livre dure, sombre, qui blesse, mais aussi un livre qui fait réfléchir.

Comment devenir un monstre, Jean Barbe, éd. Leméac / Actes Sud., coll. Babel, 2006 [2004], 336 pages, ISBN 2760925838.