Bienvenue dans ma Citadelle

Un blog consacré à la littérature offrant des critiques sur des oeuvres de différents genres, mais aussi des commentaires sur le monde des lettres.

mercredi 29 octobre 2008

La bibliothèque, la nuit par Alberto Manguel

Qu'elle soit constituée de quelques livres ou de volumes par milliers, qu'elle obéisse à une classification rigoureuse ou aléatoire, qu'elle soit de Montaigne ou d'Alexandrie, qu'on veuille la détruire (comme, si près de nous, à Sarajevo, à Kaboul, à Bagdad) ou l'ériger, qu'elle soit mentale, comme chez Borges, ou institutionnalisée - avec heures d'ouverture et réglementations -, qu'elle ait pour résidence de vastes bâtiments aux allures de nefs ou de temples ou qu'elle joue les passagères clandestines dans des cartons, entre deux déménagements, qu'est-ce qu'une bibliothèque, sinon l'éternelle compagne de tout lecteur- son rêve le plus cher ? […] Après Une histoire de la lecture, Alberto Manguel offre donc ici un essai « contigu », au propos lumineusement complémentaire, d'où il appert que construire une bibliothèque, privée ou publique, n'est rien de moins qu'une mise à l'épreuve d'ordre philosophique. (Quatrième de couverture)

Je ne pourrais dire combien de fois j’ai lu et relu ce livre. La bibliothèque, la nuit est un essai aussi riche que divertissant. Après nous avoir fait découvrir le monde des livres avec Une histoire de la lecture, voici qu’Alberto Manguel s’attaque à celui des bibliothèques.

Pendant la nuit, je lis, assis, et je regarde les rangées de livres, tenté une fois encore d’établir des connexions entre voisins, d’inventer pour eux des histoires communes, d’associer l’un avec l’autre deux fragments remémorés. Virginia Woolf a entrepris un jour de distinguer l’homme qui aime s’instruire de celui qui aime lire, et elle a conclu qu’il "n’y a aucun rapport entre les deux". "Un homme instruit, écrit-elle, est un sédentaire, un enthousiaste solitaire et concentré qui cherche grâce aux livres à découvrir quelques grains d’une vérité qui lui tient à cœur. Si la passion de la lecture s’empare de lui, ses gains s’étiolent et lui fondent entre les doigts. Un lecteur, en revanche, doit maîtriser d’abord le désir d’apprendre ; si un savoir lui vient, tant mieux, mais le rechercher, lire selon un système, devenir un spécialiste ou une autorité, voilà qui pourrait bien tuer ce qu’il nous convient de considérer comme la passion plus humaine de la lecture pure et désintéressée." De jour, le système et la concentration me tentent ; de nuit, je peux lire avec une légèreté de cœur qui frise l’insouciance. (p.28)



Lieu d’ordre et de régulation de l’univers du savoir, les bibliothèques peuvent nous apprendre autant que les livres qu’elles contiennent. De l'agencement aux bibliothèques imaginaires, de la caverne d’Ali Baba à l’immense bibliothèque d’Alexandrie, Manguel couvre des milliers d’années. C’est à travers quinze chapitres que ce sanctuaire se dévoile sous nos yeux, page après page, alors qu’il devient : ordre, espace, ombre, chance, identité et, même, exclusion. Car, après tout, construire une bibliothèque, c’est y mettre quelques centaines de titres au détriment de millions d’autres.

Nous cheminons au travers d'interminables rayonnages de livres où nous choisissons tel ou tel volume sans raison apparente : à cause d'une couverture, d'un titre, d'un nom, de ce quelqu'un a dit ou n'a pas dit, à cause d'une intuition, d'un caprice, d'une erreur, parce que nous croyons pouvoir trouver dans ce livre, tel récit, tel personnage ou tel détail, parce que nous pensons qu'il a été écrit pour nous, parce que nous pensons qu'il a été écrit pour tout le monde sauf pour nous et voulons découvrir pourquoi nous avons été exclus, parce que nous avons envie de nous instruire ou de lire ou de nous perdre dans l'oubli.



La bibliothèque, la nuit est un essai magnifique dans lequel l’anecdote rencontre l’érudition et la réflexion personnelle. Un grand livre pour les petits lecteurs que nous sommes. À dévorer sans réserve !

Alberto Manguel, La bibliothèque, la nuit [trad. de l’anglais par Christine Leboeuf], éd. Actes Sud, 2006, 335 pages, 2742763163

lundi 27 octobre 2008

L'Immeuble Yacoubian par Alaa El Aswany

Construit en plein cœur du Caire dans les années 1930, vestige d’une splendeur révolue, l’immeuble Yacoubian constitue de nos jours un creuset socioculturel très représentatif de l’Egypte contemporaine. Dans ses escaliers se croisent ou s’ignorent Taha, le fils du concierge qui rêve de devenir policier ; Hatem, le journaliste homosexuel brimé par une société qui lui permet de jouir mais lui interdit le respect de l’amour ; le vieil aristocrate Zaki, perdu dans la nostalgie d’un passé révolu ; Azzam, l’affairiste louche aussi bigot que lubrique ; la belle et pauvre Boussaïna, qui voudrait travailler sans avoir à subir les assiduités de son patron… le tout à l’ombre inquiétante du Grand Homme, de ses polices et de ses sbires de haut vol comme l’apparatchik El-Fawli, et à celle non moins inquiétante d’un islam de combat, qui semble la seule issue pour une jeunesse à qui l’on n’a laissé aucun autre espoir. (Quatrième de couverture)

Toujours en vacance, toujours sous le soleil et les palmiers... Horrible routine qu'est la mienne ! Après ma déception pour le roman américain Vendredi 13, j'ai dévoré avec délice l'oeuvre égyptienne qu'est L'Immeuble Yacoubian. Pourtant, je me méfie généralement de la littérature arabe. Trop souvent on nous raconte cette même histoire de l’arrivée de la modernité occidentale: une jeune génération découvre avec étonnement la liberté nouvelle et l’attraction irrésistible des médias (radio, télévision, etc.) tout en affrontant l’opprobre de leurs parents.

Heureusement, L’Immeuble Yacoubian évite de tels clichés. Son auteur, Alaa El Aswany (dentiste résidant dans le véritable immeuble Yacoubian), assit son récit en pleine Égypte moderne, au Caire, durant la première guerre du Golf. Roman à clés, son œuvre rappelle Balzac : un immeuble dans lequel se trouvent de nombreux habitants issus de différentes classes sociales qui forment un microcosme, métaphore d’une époque entière. L’idée n’est certes pas novatrice. Il reste que Alaa El Aswany parvient à évoquer une Égype à mille lieux des brochures touristiques : homosexualité, intégrisme religieux, corruption politique et misogynie. La toile historique, les années 1990, aide aussi à mieux comprendre certaines actions des personnages.

Bien avant les nombreuses figures qui s’y croisent, le plus imposant personnage du roman est sans conteste l’immeuble lui-même. Construit au milieu des années 1930 par le millionnaire arménien Hagop Yacoubian, l'immeuble fut un somptueux représentant du style Art Déco en vogue dans le centre ville du Caire. Les anciens habitants ont pour la plupart quitté l'Égypte ou ont vu leur statut social s'effondrer. Le bâtiment a perdu sa splendeur. Les nouveaux habitants sont soit des nouveaux riches, soit des pauvres venant souvent de la campagne qui, luttant pour survivre, ont investi le toit de l'immeuble. L'évolution du bâtiment et de ses habitants est réellement représentative de celle qu'a connu le centre-ville du Caire, voire l'Égypte dans sa globalité.

Désigné comme l’un des 20 meilleurs livres de l’année 2006 par le magazine Lire, L’Immeuble Yacoubian est une œuvre dense dont chaque page se mue en image claire et presque tangible dans l’esprit du lecteur. Un indéniable coup de cœur.

Alaa El Aswany, L’Immeuble Yacoubian [trad. de l’arabe par Gilles Gauthier], éd. Actes Sud, coll. Babel, 2007 [2006], ISBN 274276934X

jeudi 23 octobre 2008

Vendredi 13 par David Goodis

Fatigué de la grisaille des derniers mois (de la dernière année en fait), j’ai décidé il y a de cela quelques semaines de partir en voyage. Coup de tête… Une semaine de vacances sous le chaud soleil de la République Dominicaine. Loin du travail, les pieds dans le sable, une bière jamais bien loin, et un livre (ou deux) à portée de main, que demander de plus ?

En vacance, mieux vaut ne pas s’encombrer de lectures trop lourdes. Voilà comment Vendredi 13, de David Goodis, a pris un bain de soleil et a terminé avalé par les flots tranquilles des Caraïbes. Pour une semaine légère, il faut un livre léger.

Mais voilà, il y a des limites à être « léger ». Dès la lecture de la quatrième de couverture, j’aurais dû me méfier :
-Si vous croyez que ça m'amuse de tirer sur les gens !
- Vous êtes un doux. Ça se voit. Un chic type. L'idée de tirer sur quelqu'un ne vous effleurerait même pas.
- Non. A moins que j'aie une bonne raison...
- Chouette ! Si je comprends bien, vous n'allez pas me tirer dessus !
- Vous auriez donc une bonne raison ?
- Une excellente raison.
L’histoire de Vendredi 13, d’une bêtise complète, tient en quelques lignes. Hart, un petit truand recherché par la police, erre dans les rues de Philadelphie. C'est l'hiver et il fait froid. Après avoir volé un manteau, il croise la route de vrais truands. De vrais professionnels (Goodis insiste maladroitement sur ce détail à toutes les deux ou trois pages) : deux femmes et trois hommes, formant une petite équipe de voleurs spécialisés dans le cambriolage de riches demeures. Suivra une série d’événements, principalement constitués de bagarres, d’injures et de meurtres. À cela s’ajoute une scène de décapitation qui se termine par l’incinération de la dépouille. Charmant.

Vendredi 13 n’est qu’un ramassis de clichés navrants. On grogne, on frime, on se tape sur la gueule, la vie passe. On croirait un débat électoral !

Heureusement, j’avais prévu le coup. En vacance, un livre n’est jamais assez. Pendant que Vendredi 13 dort à tout jamais au plus profond de l’océan, je termine la lecture du sublime L’Immeuble Yacoubian.

David Goodis, Vendredi 13 [trad. de l’anglais par François Gromaire], éd. Gallimard, coll. Folio policier, 2002 [1953], 216 pages, ISBN 2070423077.

lundi 20 octobre 2008

Le tour du monde en 80 jours par Jules Verne

Enfant, j'adorais regarder le dessin animé tiré de ce roman. Je me souviens encore de la chanson qui accompagnait le début de chaque épisode ("Je suis Phileas Fogg et en 80 jours je dois faire le tour de la planète..."). Sans doute par nostalgie, voici que, 20 ans plus tard, je me suis replongé dans cet univers...

Le tour du monde en 80 jours fut écrit alors que Jules Verne était depuis longtemps un écrivain reconnu. Cinq semaines en ballon, Voyage au centre de la Terre, De la Terre à la Lune et Vingt Mille Lieues sous les mers lui avaient en effet ouvert les portes de la richesse et de la célébrité. C'est donc après avoir exploré tout sauf le monde terrestre que Verne s'attaqua, en 1872, aux pays et continents nouvellement accessibles. Le concept de "voyage à l'étranger" reste relativement nouveau à l'époque. Ce n'est en effet qu'en 1828 que la première ligne de chemin de fer française fut inaugurée, et il faudra attendre 1853 pour que le premier paquebot à vapeur soit lancé. L'Afrique, l'Asie et l'Amérique deviennent soudainement accessibles pour tous.

C'est ainsi que Jules Verne offre à ses lecteurs un roman de l'exotisme. D'un chapitre à l'autre, il nous fait découvrir les joies de la navigation à vapeur sur la mer Rouge, nous plonge au cœur d'un enterrement indou pour ensuite nous faire visiter Singapour. Tout cela sans oublier la découverte d'une Amérique dans laquelle les Amérindiens attaquent les trains avant d'être chassés par la cavalerie. Un régale !

Le colonel Proctor et Mr. Fogg, revolver au poing, sortirent aussitôt du wagon et se précipitèrent vers l'avant, où retentissaient plus bruyamment les détonations et les cris. Ils avaient compris que le train était attaqué par une bande de Sioux. Ces hardis Indiens n'en étaient pas à leur coup d'essai, et plus d'une fois déjà ils avaient arrêté les convois. Suivant leur habitude, sans attendre l'arrêt du train, s'élançant sur les marchepieds au nombre d'une centaine, ils avaient escaladé les wagons comme fait un clown d'un cheval au galop...


Vous l'aurez compris, Jules Verne fait dans la caricature (Consciemment ? J'en doute). Alors que le héros, Phileas Fogg, est un Anglais des plus flegmatiques qui ne vit que pour le whist, son domestique, Passepartout, se trouve être un Français très débrouillard, pendant que les Américains sont généralement intrépides et les Allemands définitivement odieux (nous sommes tout juste après la guerre franco-prussienne).



Le tour du monde en 80 jours est aussi un roman faisant état des plus récentes technologies. C'est bien plus que par simple volonté d'inclure certains effets de réel que Verne précise que la maison de Phileas Fogg contient une pendule électrique de même qu'un système de "tuyaux acoustiques" permettant la communication d'une pièce à l'autre.

J'ai pris un très grand plaisir à lire ce roman. Malgré sa propension à faire dans le cliché, Jules Verne est un maître du divertissement. Étrange de lire une telle œuvre lorsqu'on sait qu'à la même époque Flaubert travaillait sur Bouvard et Pécuchet, que Zola publierait bientôt L'Assommoir et que Victor Hugo peaufinait son dernier roman, Quatre-vingt-treize.

En terminant, si ce roman vous intéresse, je vous conseille vivement l'édition de chez Gallimard. Verne emploie en effet plusieurs mots étrangers empruntés à des langues peu connues (histoire de faire encore plus dans l'exotisme) et Gallimard propose des repères qui aident vraiment le lecteur. Pour les internautes plus confiants, il existe cette version numérisée contenant le texte intégral illustré. Je vous invite aussi à visiter ce site offrant des études portant sur diverses œuvres de Jules Verne.

Jules Verne, Le tour du monde en 80 jours, éd. Gallimard, coll. Folio plus classique, 2004323 pages, ISBN 207031751X .

vendredi 10 octobre 2008

Comment voyager avec un saumon par Umberto Eco

Bien malgré nous, nous vivons dans une société plus souvent débile qu’intelligente. Les contraintes nous entourent. Il est impossible de passer une seule journée sans se demander au moins une fois : « Merde, comment vais-je faire ? ». La meilleure façon de survivre à ce monde absurde est de le rendre encore plus fou. Voilà précisément ce que fait Umberto Eco dans Comment voyager avec un saumon.

Avec un humour décapant, Eco explique, entre autres, comment : manger en avion, être présentateur à la télé, réécrire Le Petit Chaperon rouge, passer la douane, devenir chevalier de Malte (!), de même que « Comment on pouvrait revenir en arrière dans le futur » et, mon préféré, « Comment être un Indien de Western :

1. Ne jamais attaquer tout de suite. Se faire remarquer de loin, plusieurs jours auparavant, en émettant des signaux de fumée bien visible.
2. Si possible, se montrer par petits groupes sur des montagnes isolés.
[...]
9. Pousser avec insistance le cri du coyote afin de signaler sa position.
10. Si un blanc pousse le cri du coyote, pointer aussi la tête afin d’offrir une cible facile. (p.176)
Plus de soixante-dix petits textes – écrits entre 1975 et 1997 – passent au crible les nouvelles technologies, la société du spectacle, la lourdeur bureaucratique des gouvernements et bien plus. À la question "Comment organiser une bibliothèque publique" ?, Eco répond :

On ne donnera jamais plus d’un ouvrage à la fois [...] Le bibliothécaire considérera le lecteur comme un ennemi, un fainéant (sinon il serait au travail) [...] Autant faire se peut, pas de toilettes. (p.193)

Bien que certains textes datent de manière manifeste (« Comment ne pas utiliser un fax » et « Comment suivre un mode d’emploi »), la lecture de Comment voyager avec un saumon est une bouffée de fraîcheur. C’est la vie mode d’emploi version acidulée.

Umberto Eco, Comment voyager avec un saumon [trad. de l’italien par Myriem Bouzaher], éd. Le livre de poche, 2005 (1997), ISBN 2253147923.

jeudi 9 octobre 2008

Ipso Facto par Iegor Gran

Il est dommage de constater que certains auteurs se donnent d’étranges libertés au nom de l’humour noir. Iegor Gran, révélé au grand public par O.N.G. ! en 2003, atteint des sommets de monstruosités dans Ipso Facto (d’abord paru chez P.O.L. en 1998, puis ressorti en folio en 2006).

Le roman commence pourtant très bien. Motivé par son copain Marko, le narrateur de Ipso facto raconte son incroyable aventure qui aura fait de lui un paria de la société. Le jour où ce paléontologue reçoit la promotion qu'il attendait depuis des années, notre héros à la vie terne ne saisit pas la gravité de la situation lorsqu'on lui réclame son baccalauréat afin de « régulariser » son dossier. Incapable de retrouver le précieux papier, il sera la risée de ses collègues, de sa femme et des journalistes... tout ça à cause de la perte d’un bout de papier. Non sans talent, Iegor Gran décrit une société régie par la paperasse, basée sur les archives, une immense maison des fous dont on ne peut échapper.

Ipso facto perd cependant toute sa saveur lorsque l’auteur s’amuse à inclure ici et là de brèves scènes érotiques, histoire d’accentuer encore plus l’aspect surréaliste du roman. Ses scènes inclues de rapides baises avec : sa femme, sa secrétaire, sa mère et... une fillette de six ans, qu’on devine être la sienne. En fait, la relation n’est pas complète, car, nous écrit le narrateur :

Malgré tout mon désir qui fut immense, je n’ai pas pu y arriver sans lui faire mal, alors je n’ai pas insisté. (p.179)
Finalement, aux moyens de sous-entendus, il nous fait comprendre que l’enfant accepte de lui faire une pipe :

On joua alors au trompettiste, je fournissais l’instrument et elle soufflait de toutes ses forces, c’était délicieux au-delà du raisonnable. (p.180)

Il y a des sujets dont on ne peut rire, et ce, même si on cherche à illustrer la folie du monde. Je ne vois d’ailleurs pas vraiment le lien qui pourrait exister entre l’univers labyrinthique de la paperasse et une relation sexuelle avec une enfant.

Pour vous convaincre davantage de la qualité pitoyable de ce roman, vous pouvez lire la critique de Dans l'ombre des mots.

Iegor Gran, Ipso facto, éd. Gallimard, coll. Folio, 2006 [1998], 193 pages, ISBN 2070314189

lundi 6 octobre 2008

Verre Cassé par Alain Mabanckou

Dans un bar congolais des plus crasseux, le Crédit a voyagé, un client assidus, Verre Cassé, immortalise dans un cahier de fortune les prouesses et échecs des ratés sympathiques qui le fréquentent. La mémoire ne suffit plus pour que le savoir de tout un quartier survive au temps. Les vieillards ne peuvent à eux seuls servir de bibliothèques. L'Histoire doit être mise sur papier, et ce, même si le produit final n'est peut-être qu'une histoire de l'Histoire.

Que penser de tout cela ? Hum. Verre Cassé... Verre Cassé est un roman sans début véritable et sans fin totale; une oeuvre qui ne contient aucune majuscule ni point... que des minuscules et des virgules. Alors, si vous aimez ces histoires simples écrites dans un style dépouillé, vous ne trouverez pas ce que vous chercher avec Verre Cassé.

Cependant, si les défis littéraires vous fascinent et si vous êtes un lecteur avide de littérature de tous genres, toutes époques et toutes langues, Alain Mabanckou vous plaira certainement.

On croit parfois lire Marquez. À d'autres moments, on se trouve en plein Rabelais. Il y a même un je-ne-sais-quoi de Ovide, avec tous ces personnages quasi mythologiques. D'ailleurs, l'univers que raconte Alain Mabanckou appartient davantage au conte qu'au roman. Mensonges, réalité et rêves éveillés se mélangent dans le discours éthylique de Verre Cassé.

Alain Mabanckou est aussi un très grand lecteur, et ça se voit. Chaque page contient un clin d’œil à une oeuvre ou un écrivain. Parfois ce n'est rien, un détail (Céline qui rencontre Ferdinand) ou l'emploi d'un titre (faut pas faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer). Il arrive aussi que l'allusion soit plus directe, comme avec l'emploi de personnages "empruntés" à d'autres roman (dont Holden, qu'on devine être le Holden Caufield de L'Attrape coeur ) :

je croise ce type qui se fait appeler Holden, je l'entends encore me sortir ses niaiseries d'adolescent rebelle [...] et puis il s'avance près de moi, me dit qu'il sera bientôt minuit, je lui tends alors ce cahier en lui confiant "mon gars, ne l'ouvre surtout pas même si toi aussi tu es dedans, mais je n'ai pas voulu parler de ta vie, je n'ai pas assez de temps, du reste, allais-tu me dire qu'un de tes amis t'as cassé la figure dans le dortoir, que tu vagabondais ici et là dans le Manhattan, que tu as été à new York... (p.247)


Lauréat de nombreux prix littéraires, dont le Prix des cinq continents de la francophonie pour Verre cassé et le prix Renaudot 2006 pour Mémoires de porc-épic, Alain Mabanckou est un poète de la prose. Ces images fortes, la précision de chaque mot, tout convie à un univers magique qui donne naissance à des oeuvres littéraires d'une grande richesse, le tout teinté d'un humour toujours à point.


Pour les curieux, vous pouvez toujours lire le blog d'Alain Mabanckou.

Alain Mabanckou, Verre Cassé, éd. du Seuil, Coll. Points, 2005, 248 pages, ISBN 2020849534.