Bienvenue dans ma Citadelle

Un blog consacré à la littérature offrant des critiques sur des oeuvres de différents genres, mais aussi des commentaires sur le monde des lettres.

vendredi 26 septembre 2008

Le guide du voyageur galactique (Tome 1) par Douglas Adams

Comment garder tout son flegme quand on apprend dans la même journée : que sa maison va être abattue dans la minute pour laisser place à une déviation d'autoroute ; que la Terre va être détruite d’ici deux minutes, se trouvant, coïncidence malheureuse, sur le tracé d'une future voie express intergalactique ; que son meilleur ami, certes délicieusement décalé, est en fait un astrostoppeur natif de Bételgeuse, et s'apprête à vous entraîner aux confins de la galaxie ? Pas de panique ! Car Arthur Dent, un Anglais extraordinairement moyen, pourra compter sur le fabuleux Guide du voyageur galactique pour l'accompagner dans ses extraordinaires dérapages spatiaux moyennement contrôlés. (Quatrième de couverture)

Aujourd'hui classique de l'humour, Le Guide du voyageur galactique (H2G2, I) de Douglas Adams est un petit bijou de folie, de science-fiction et d’imagination. J’ai traversé le premier tome en à peine quelques heures sans m’en rendre compte...

Quelle découverte que ce roman complètement délirant. Douglas Adams a un sens du rythme hors norme. En quelques pages, il nous fait traverser la moitié de la galaxie, transforme des missiles en cachalots (!) et nous raconte la véritable histoire de la création de feu la terre.

À cela s’ajoute les extraits du « très sérieux » Guide galactique, version spatiale du Guide du petit Routard. En effet, afin de s’y retrouver dans ces milliards de planètes inconnues aux êtres étranges, quoi de mieux qu’un bouquin conçu pour l’aventurier en nous ? Tel qu’on le lit à la page 191 :

Le Guide du voyageur galactique est un ouvrage compilé sans grande rigueur, aussi contient-il maints passages dont la seule raison d’être est d’avoir paru intéressants aux rédacteurs de l’époque.

On ne saurait être plus rassuré !

Avec Le Guide du voyageur galactique, Douglas Adams signe une oeuvre magistrale digne des plus grands délires littéraires. L’unique loi qui semble régir son histoire est celle du hasard. Et puisque la logique veut que tout soit probable (à divers degrés, mais probables quand même), alors tout est possible : des singes qui réécrivent Hamlet de Shakespeare, un robot humanoïde qui souffre de déprime, des petits-fours qui gambadent librement, un vaisseau spatial qui se suicide, et j’en passe. Le film, sorti en 2005, reste à l'image du livre... complètement fou!
En terminant, il existe une version virtuelle du Guide galactique (sorte de Wikipédia universel) hébergée par la BBC. Bien qu’il soit plus ou moins bien construit, il vaut la peine qu’on y jette un petit coup d’œil.

Douglas Adams, Le Guide du voyageur galactique [trad. de l’anglais par Jean Bonnefoy], éd. Gallimard, coll. Folio SF, 2005 [1982], 303 pages, ISBN 2070319016.

mercredi 24 septembre 2008

La nuit des temps par René Barjavel

Une expédition polaire découvre en Antarctique un signal provenant d'un émetteur enfoui sous des milliers de mètres de glace. Au moyen de relevés topographiques et d'analyses diverses, les membres de l'expédition en viennent à la conclusion que cet émetteur se trouve là depuis 900 000 ans. Impossible ! L'homme n'était à l'époque qu'un singe, et encore ! Impossibles ? Muent par la désir de comprendre, les gouvernements des plus grandes puissances mettent leurs énergies en commun pour atteindre cet émetteur et ainsi découvrir, à des profondeurs où l'homme ne s'était jamais encore aventurer sous les glaces, une civilisation gelée... et deux survivants (Éléa et Coban) de ce monde aussi vieux que la nuit des temps.

Contrairement à plusieurs géants du genre (Asimov, Dick, Bradbury), Barjavel ne se penche pas sur le futur, mais bien sur le passé. La question n’est donc pas qu’elles pourront être nos égarements à venir, mais plutôt qu’elles ont été nos erreurs passées.

René Barjavel a écrit La nuit des temps à l'âge de 57 ans (1968), alors qu'une grande partie de sa production littéraire se trouvait déjà derrière. Le roman devait être au départ un scénario de film, mais, suite à l'abandon du projet, Barjaval transforma le tout en livre. Ce passage de l'écran au roman se sent d'ailleurs très fortement lors de la lecture de La nuit des temps. L'intrigue et les actions s'enchaînent rapidement, ce qui donne au récit au rythme constant et très prenant. Les personnages correspondent aussi aux stéréotypes de l'époque: les Américains sont arrogants, les Russes de possibles espions, les Chinois doutent de la sincérité des Américains et des Russes, les Français jouent les médiateurs, etc.

Au-delà de ces détails, l'intrigue en elle-même est très prenante, et ce, pour diverses raisons. Il y a d'abord l'aspect "guerre froide" qui traverse le récit des survivants du passé. Barjavel nous décrit un monde "idéal" où les hommes vivaient dans le bonheur et l'abondance, profitant d'une source d'énergie et de matière illimitée qui leur permet de parer à tous leurs besoins. Mais qui dit énergie sans fin, dit possibles utilisations militaires... L'affrontement entre deux puissances est-il inévitable lorsque ces dernières possèdent une telle force ? À cela s'ajoute une très belle histoire d'amour unissant Éléa à Païkan, tous deux destinés l'un à l'autre depuis leur naissance. Et c'est sans oublier l'histoire des personnages du présent, les chercheurs, qui tentent par tous les moyens de protéger les deux survivants de la convoitise des puissances mondiales.

J'ai adoré ce roman de science-fiction aux allures de Roméo et Juliette. Il y avait longtemps que je n'avais pas dévoré un roman de SF aussi rapidement.

René Barjaval, La nuit des temps, éd. Popcket, 2005, 320 pages, ISBN 2266152424.

vendredi 19 septembre 2008

Logogryphe par Thomas Wharton

Quand le lecteur lit, le livre rêve.

Imaginez un croisement entre l’anthologie de récits et de légendes, le carnet de notes d’un bibliophile insomniaque, le roman et l’essai : vous obtenez un livre enchanteur dont les pages dégagent un enivrant parfum de mystère. Imaginez la réunion, sous une même couverture, d’œuvres fabuleuses nées du désir des hommes, d’ouvrages dont quelques pages disparaissent pour migrer vers d’autres bouquins. Glissez entre ses pages magiques et suivez en filigrane l’histoire d’un jeune homme à qui on a, un jour, ouvert les portes d’une vaste demeure aux pièces tapissées de livres.

Imaginez bien ce livre. C’est peut-être celui qui se trouve devant vos yeux.

(Quatrième de couverture)

Il existe deux types de lecteurs. Viennent d’abord ceux qui recherchent sans cesse la même histoire. Amateurs de récits policiers ou encore de romans à l’eau de rose, ils savent que, d’un livre à l’autre, une « recette » commune perdure. Une histoire qui saura les divertir, voilà ce qu'ils recherchent... et c'est bien ainsi. Puis viennent ces autres lecteurs qui préfèrent la recherche de la nouveauté. Pourquoi lire tout Balzac ou Zola quand des millions d’autres œuvres attendent patiemment notre rencontre avec eux? L’inconnu et le bonheur de la surprise motivent leur choix plus que tout. Une nouvelle intrigue, des personnages surprenants, une fin inattendue sont ainsi une récompense sans prix.

L’univers entier des lecteurs divisé en deux…

Cette classification démagogique a pour défaut principal de mettre à l’écart, non pas certains d’entre nous, mais bien certains livres. Que faire de ces œuvres qui refusent l’intrigue ou qui n’attendent pas la fin pour nous surprendre? Que doit-on penser d’un livre dans lequel les personnages ne sont qu’un prétexte à l’écriture? Et Calvino? Et Marquez? Et Perec? Mais surtout, que doit-on penser du Logogryphe?

Logogryphe, de Thomas Wharton, est une œuvre sans fin fusionnant à merveille fiction et érudition. Tenir ce livre entre nos mains, c’est tenir un étrange hybride entre Borges et Alberto Manguel. Pendant quelques pages, Wharton nous entretient de ses premiers souvenirs d’enfance et de la naissance de sa passion pour les livres, puis, le chapitre suivant est consacré à la naissance du papier, en l’an 105 en Chine :

L’inventeur du papier se nommait Cài Lún. Il était eunuque et conseiller à la cour impériale. Les générations en ont fait le dieu protecteur des papetiers. Comme celle d’autres mortels divinisés, sa légende possède deux faces unies par une mort déchirante […]

L’idée lui avait, semble-t-il, été apportée par un rêve dans lequel il s’éveillait et sortait de sa chambre pour aller se promener au clair de lune. Dans les jardins, il avait aperçu la silhouette d’une femme dressée de l’autre côté du bassin de carpes ornemental. Elle portait une robe de soie rouge sur laquelle il distingua des caractères brodés de fils d’or. Cài Lún la héla et elle vint à sa rencontre en marchant sur l’eau. Parvenue au milieu de l’étang, elle s’évanouit et il ne resta plus d’elle que sa robe flottant à la surface. Sous les yeux de l’inventeur, deux dragons jaunes surgirent du bassin, déchirèrent la robe avec leurs crocs et réduisirent les lambeaux en pulpe de leurs pattes griffues. Lorsqu’ils disparurent à leur tour, un long ruban luisait au clair de lune de toute sa blancheur. C’était la première feuille de papier. (p.23-24)


Livre tout à la fois atypique et cohérent, Logogryphe nous propulse dans un univers ludique dans lequel le seul ancrage (encrage?) incontestable à la réalité n’est nul autre que nous, lecteur… et peut-être aussi ce livre que nos yeux ne parviennent à quitter.

On plonge en plein délire lorsque, le temps de quelques pages, on y lit le récit étrange de ce roman, acheté sous l'impulsion de la quatrième de couverture mensongère ("IL VIVRA DANS VOTRE IMAGINATION"), qui se mue en être vivant et s'incruste dans note vie comme un vieil ami désagréable qui n'en n'est pas un.

On se retrouve ensuite au XVIe siècle, au Mexique, où un franciscain, Fray Rafaël, découvre les pouvoirs (sataniques?) de l'écriture amérindienne.

On découvre plus tard, ou est-ce avant?, les réels plus grands auteurs de ce pays imaginaire qu'est l'Atlantique, dont l'écriture flottante en trois dimensions peut être lue de bas en haut, de gauche à droite, mais aussi en profondeur.

Avec le Logogryphe, on découvre le monde réel de la littérature tel qu'il pourrait être.
L'Internet aussi participe aussi à cet heureuse folie sans fin. Thomas Wharton y tient en effet un blog depuis 2006 : The Logogryph.

En terminant, je tiens à souligner le très beau travail de traduction de Sophie Voillot. Le résultat final me rappelle celui d’une Christine Le Bœuf (traductrice, entre autres, de Paul Auster et Russell Banks). Le choix de ses mots et la finesse de son style y sont pour beaucoup dans la réussite incontestable du Logogryphe.

Thomas Wharton, Logogryphe [trad. de l’anglais par Sophie Voillot], éd. Alto, 2008, 198 pages, ISBN 978-2-923550-13-8

mercredi 17 septembre 2008

L'homme qui inventa Manhattan par Ray Loriga

Au pied des tours déjà condamnées, tout un monde - imaginaire ? - où circulent des gangsters des années trente, un écrivain beat, des familles huppées, deux manucures coréennes, un acteur de cinéma, des filles très à la mode, mais surtout n'ont pas dit leur dernier mot, un vendeur de pianos, et tant d'autres, mais surtout Charlie et son ami Chad, deux Roumains exilés dans l'île qu'ils ont rêvée. En esquissant la géographie humaine de Manhattan, Ray Loriga nous révèle avec humour un paysage urbain à la fois serein et chaotique, tendre et désespéré. (Quatrième de couverture)

Je déteste les quatrièmes de couverture. Elles ne disent pas ce qu’il faut comme il le faut. Les suspenses annoncés n’en sont pas, l’histoire d’amour enflammée promise ne fait pas long feu et la plume incisive est trop souvent émoussée. Tant et si bien que je m’en méfie plus que tout, car non seulement ne disent-elles pas ce qu’il en est vraiment, mais, plus frustrant encore, il arrive parfois qu’elles ne disent rien. L’homme qui inventa Manhattan se démarque particulièrement dans cette dernière catégorie. Une véritable liste d’épicerie destinée à appâter le lecteur traverse les quelques lignes qu’elle contient (monde imaginaire, gangsters, île rêvée, humour, serein, chaotique, tendre, désespéré, etc.). Le livre n’as pas encore été ouvert que, déjà, je suis déjà perdu et confus.

Et pourtant, L’homme qui inventa Manhattan est un petit bijou de lecture. Ray Loriga déploie un talent dans l’art de raconter ces histoires parallèles qui finissent par se recouper. Si au début le lecteur a l’impression de lire un recueil de nouvelles, les derniers chapitres lui prouvent le contraire. Le chemin qu’emprunte l’auteur n’a rien de rectiligne. On passe d’une décennie à une autre comme on ouvre une simple porte vers une nouvelle pièce. De William Burroughs, qui trouve refuge dans les urinoirs publics, on glisse à Arnold, le vendeur de pianos incapable de se débarrasser de sa vieille mère acariâtre, en passant par Jimmy La Pique, petit bandit des bas fonds qui erre dans les bars louches de la ville, sans oublier les crocodiles de la rivière Hudson.

New York est un labyrinthe sans fin. Paul Auster, Don Delillo et bien d’autres l’ont dit si souvent que le répéter encore une fois en livre serait honteux… et pourtant Loriga y parvient sans nous lasser. C’est avec lyrisme qu’il bâtit un univers fictif jamais écrit encore. La ville devient une excuse pour coucher sur papier des vies parfois fort étranges qui, une fois rassemblées dans un même livre, deviennent fascinantes.

L’homme qui inventa Manhattan surprend et divertit à travers une écriture qui rend justice à l’imagination de Ray Loriga. Un excellent moment de lecture.

Ray Loriga, L’homme qui inventa Manhattan [trad. De l’espagnol par Marie Flouriot], éd. Les Allusifs, 2006, 187 pages, ISBN 2922868486.

mercredi 10 septembre 2008

Psychologie du lecteur : Vignette 1



Il nous arrive de choisir un livre, non pas pour l’histoire qu’il contient, mais bien parce que, physiquement, il nous attire.




Le monde arabo-musulman perçoit ainsi le livre et les mots qu'il renferme comme un tout uniforme. Sacrilège impardonable que deviennent ainsi les notes manuscrites que le lecteur insouciant y grave pafois. Il en va de même pour ces taches de café et coins cornés. Pour nous, occidentaux, seules comptent les idées et le texte. Et, depuis la naissance du livre de poche au début du XXe siècle, plusieurs recherchent le moyen le plus économique d'en produire. Démocratisation de la culture lorsque tu nous tiens. On raconte ainsi que le Président François Miterrand possédait la collection complète du Livre de poche.


Il me semble pourtant que le livre est plus qu'un support à idées. Le contenu importe autant que le contenant. Cette réalité universelle s’applique jusqu’au monde de l’intellect. Et c’est bien ainsi ! Rares sont pourtant les maisons d’édition qui acceptent un tel état de fait.


Parmi ces maisons d’édition pour qui l’œuvre écrite devient un objet de beauté, on retrouve Actes Sud. Avec l’emploi d’un format unique et un papier de qualité supérieure, de tels romans parlent avant la lecture de la première ligne. Et puis, Actes Sud n’hésite pas à offrir une version poche dont les pages refusent de jaunir avec le temps ni ne partent au vent quelques semaines après l’achat du bouquin. Il reste que le format Actes Sud ne favorise pas toujours une lecture de détente. Dès qu’un titre dépasse les 300 pages, on se retrouve à tenir une brique épaisse qui s’ouvre péniblement. Le livre ne se laisse pas faire. Il résiste. Misère de la splendeur qui se sait convoitée et hésite à se livrer ?

Voilà pourquoi les éditions Les Allusifs me paraissent être l’unique compétition sérieuse en matière de livre-objet-de-plaisir. Page couverture soignée aux couleurs sans équivoque, papier de grande qualité et format compact... on ne se trompe pas. Et puis leurs livres ont une odeur qui leur ait unique. Ils ne sentent pas la même chose que les Livre de poche, Librio et autres éditions de pacotille. On y retrouve un je ne sais quoi de fraîcheur.

Si bien qu’il m’arrive de me procurer un de leurs romans… parce qu’il s’agit précisément d’un de leurs romans. Comment résister à la beauté de la couverture de 9 fois 9 choses que l’on dit de Mogador ou à l’énigmatique photographie de L’Homme qui inventa Manhattan ?