Quand le lecteur lit, le livre rêve.
Imaginez un croisement entre l’anthologie de récits et de légendes, le carnet de notes d’un bibliophile insomniaque, le roman et l’essai : vous obtenez un livre enchanteur dont les pages dégagent un enivrant parfum de mystère. Imaginez la réunion, sous une même couverture, d’œuvres fabuleuses nées du désir des hommes, d’ouvrages dont quelques pages disparaissent pour migrer vers d’autres bouquins. Glissez entre ses pages magiques et suivez en filigrane l’histoire d’un jeune homme à qui on a, un jour, ouvert les portes d’une vaste demeure aux pièces tapissées de livres.
Imaginez bien ce livre. C’est peut-être celui qui se trouve devant vos yeux.(Quatrième de couverture)
Il existe deux types de lecteurs. Viennent d’abord ceux qui recherchent sans cesse la même histoire. Amateurs de récits policiers ou encore de romans à l’eau de rose, ils savent que, d’un livre à l’autre, une « recette » commune perdure. Une histoire qui saura les divertir, voilà ce qu'ils recherchent... et c'est bien ainsi. Puis viennent ces autres lecteurs qui préfèrent la recherche de la nouveauté. Pourquoi lire tout Balzac ou Zola quand des millions d’autres œuvres attendent patiemment notre rencontre avec eux? L’inconnu et le bonheur de la surprise motivent leur choix plus que tout. Une nouvelle intrigue, des personnages surprenants, une fin inattendue sont ainsi une récompense sans prix.
L’univers entier des lecteurs divisé en deux…
Cette classification démagogique a pour défaut principal de mettre à l’écart, non pas certains d’entre nous, mais bien certains livres. Que faire de ces œuvres qui refusent l’intrigue ou qui n’attendent pas la fin pour nous surprendre? Que doit-on penser d’un livre dans lequel les personnages ne sont qu’un prétexte à l’écriture? Et Calvino? Et Marquez? Et Perec? Mais surtout, que doit-on penser du
Logogryphe?
Logogryphe, de Thomas Wharton, est une œuvre sans fin fusionnant à merveille fiction et érudition. Tenir ce livre entre nos mains, c’est tenir un étrange hybride entre Borges et
Alberto Manguel. Pendant quelques pages, Wharton nous entretient de ses premiers souvenirs d’enfance et de la naissance de sa passion pour les livres, puis, le chapitre suivant est consacré à la naissance du papier, en l’an 105 en Chine :
L’inventeur du papier se nommait Cài Lún. Il était eunuque et conseiller à la cour impériale. Les générations en ont fait le dieu protecteur des papetiers. Comme celle d’autres mortels divinisés, sa légende possède deux faces unies par une mort déchirante […]
L’idée lui avait, semble-t-il, été apportée par un rêve dans lequel il s’éveillait et sortait de sa chambre pour aller se promener au clair de lune. Dans les jardins, il avait aperçu la silhouette d’une femme dressée de l’autre côté du bassin de carpes ornemental. Elle portait une robe de soie rouge sur laquelle il distingua des caractères brodés de fils d’or. Cài Lún la héla et elle vint à sa rencontre en marchant sur l’eau. Parvenue au milieu de l’étang, elle s’évanouit et il ne resta plus d’elle que sa robe flottant à la surface. Sous les yeux de l’inventeur, deux dragons jaunes surgirent du bassin, déchirèrent la robe avec leurs crocs et réduisirent les lambeaux en pulpe de leurs pattes griffues. Lorsqu’ils disparurent à leur tour, un long ruban luisait au clair de lune de toute sa blancheur. C’était la première feuille de papier. (p.23-24)
Livre tout à la fois atypique et cohérent, Logogryphe nous propulse dans un univers ludique dans lequel le seul ancrage (encrage?) incontestable à la réalité n’est nul autre que nous, lecteur… et peut-être aussi ce livre que nos yeux ne parviennent à quitter.
On plonge en plein délire lorsque, le temps de quelques pages, on y lit le récit étrange de ce roman, acheté sous l'impulsion de la quatrième de couverture mensongère ("IL VIVRA DANS VOTRE IMAGINATION"), qui se mue en être vivant et s'incruste dans note vie comme un vieil ami désagréable qui n'en n'est pas un.
On se retrouve ensuite au XVIe siècle, au Mexique, où un franciscain, Fray Rafaël, découvre les pouvoirs (sataniques?) de l'écriture amérindienne.
On découvre plus tard, ou est-ce avant?, les réels plus grands auteurs de ce pays imaginaire qu'est l'Atlantique, dont l'écriture flottante en trois dimensions peut être lue de bas en haut, de gauche à droite, mais aussi en profondeur.
Avec le Logogryphe, on découvre le monde réel de la littérature tel qu'il pourrait être.
L'Internet aussi participe aussi à cet heureuse folie sans fin. Thomas Wharton y tient en effet un blog depuis 2006 :
The Logogryph.
En terminant, je tiens à souligner le très beau travail de traduction de Sophie Voillot. Le résultat final me rappelle celui d’une Christine Le Bœuf (traductrice, entre autres, de Paul Auster et Russell Banks). Le choix de ses mots et la finesse de son style y sont pour beaucoup dans la réussite incontestable du Logogryphe.
Thomas Wharton,
Logogryphe [trad. de l’anglais par Sophie Voillot], éd. Alto, 2008, 198 pages, ISBN 978-2-923550-13-8